samedi 22 août 2026

Le chant du bourreau de Norman Mailer par Vincent Vallée




Il est des livres que l'on achète, d'autres que l'on nous conseille et puis il y a ceux qui nous attendent.

Le Chant du bourreau, de Norman Mailer, appartient pour moi à cette dernière catégorie. Pendant des années, cet énorme pavé a sommeillé chez mes parents. Il était là, quelque part parmi les livres de la maison, imposant avec ses quelque 1 300 pages, attendant simplement que je sois prêt à l'ouvrir. Lorsque je l'ai finalement fait, j'étais loin d'imaginer qu'il deviendrait, mon tout premier grand roman, au sens presque physique du terme : un de ces livres dans lesquels on entre pour longtemps et dont on ressort avec l'impression d'avoir vécu aux côtés de ceux qui le peuplent.

Prix Pulitzer en 1980, Le Chant du bourreau raconte l'histoire vraie de Gary Gilmore, resté célèbre aux États-Unis pour avoir été le premier condamné exécuté après le rétablissement de la peine capitale en 1976.

Mais réduire ce livre à l'histoire d'un condamné à mort serait terriblement réducteur.

Norman Mailer livre ici une œuvre monumentale, à mi-chemin entre le roman, le reportage et le document. Le livre s'inscrit dans ce courant américain que l'on a appelé le "New Journalism" : partir du réel, accumuler les témoignages, les faits et les détails, puis utiliser les armes du romancier pour leur donner chair. Mailer explique d'ailleurs lui-même sa démarche dans la postface : son récit se veut aussi exact que possible, fondé sur les faits, mais raconté comme s'il s'agissait d'un roman.

Et quel roman !

Gary Gilmore a passé une grande partie de son existence enfermé pour des délits commis dès sa jeunesse. Lorsqu'il retrouve enfin la liberté, il tente tant bien que mal de reprendre pied dans une existence ordinaire. Mais l'univers carcéral l'a profondément façonné. Quelques mois seulement après sa libération, il assassine froidement deux hommes au cours de deux vols distincts. Deux crimes absurdes, presque dérisoires dans leurs circonstances, qui vont le conduire une nouvelle fois derrière les barreaux.

Cette fois, pourtant, il n'en sortira plus.

Condamné à mort dans l'Utah, Gilmore prend alors une décision qui va transformer une affaire criminelle en événement national : il refuse de faire appel et réclame lui-même que sa condamnation soit exécutée.

À partir de là, tout s'emballe.

Sa famille, certains de ses avocats, les abolitionnistes, les autorités, les religieux et bientôt les journalistes tentent, pour des raisons parfois radicalement opposées, de s'emparer de son destin. Mais Gilmore s'obstine : puisqu'une société l'a condamné à mourir, alors qu'elle aille jusqu'au bout de sa logique.

C'est probablement là que le personnage devient le plus troublant.

Mailer ne cherche jamais à transformer Gary Gilmore en héros et encore moins à excuser ses crimes. Les deux hommes qu'il a tués étaient innocents et sa culpabilité ne fait aucun doute. Pourtant, au fil des centaines de pages, l'homme refuse obstinément de se laisser enfermer dans la seule image du monstre.

Gilmore est violent, imprévisible, égocentrique et parfois franchement détestable. Mais il est aussi intelligent, cultivé, sensible à l'art et lui-même excellent dessinateur. Il peut susciter le rejet quelques pages après avoir provoqué une étrange forme d'admiration. Et c'est précisément cette contradiction permanente qui rend le personnage aussi fascinant.

Car derrière Gary Gilmore se dessine peu à peu quelque chose de beaucoup plus vaste : l'Amérique des années 1970.

Norman Mailer fait surgir autour de lui une galerie impressionnante de personnages. Parents, amis, policiers, avocats, journalistes, voisins, militants, religieux, producteurs... Certains ne traversent le récit que durant quelques pages, d'autres nous accompagnent pendant des centaines. Chacun possède pourtant son histoire, ses failles et ses raisons d'agir.

À travers eux apparaît une Amérique profonde faite de petites villes, de gens modestes, de paumés, de croyants, d'opportunistes, de rêveurs et de laissés-pour-compte. Une Amérique où pèse également l'influence de la communauté mormone de l'Utah et de ses valeurs profondément conservatrices.

Puis arrive le cirque.

Parce qu'un homme condamné à mort qui réclame son exécution devient évidemment une formidable histoire médiatique.

Journalistes, télévision, producteurs et hommes d'affaires s'engouffrent dans l'affaire. On négocie les lettres de Gilmore, son histoire, les droits pour Hollywood. Le condamné devient progressivement une célébrité nationale depuis sa cellule et comprend lui-même très vite le pouvoir que lui confère cette soudaine notoriété.

Mailer observe cette gigantesque pantomime avec une ironie souvent féroce. Une société qui s'interroge officiellement sur la moralité de l'exécution d'un homme se montre parallèlement parfaitement capable de transformer cette mort annoncée en spectacle et en marchandise.

Et au milieu de tout cela se trouve Nicole Baker.

Elle n'a que dix-neuf ans lorsque Gary la rencontre peu avant les meurtres. Leur relation est chaotique, violente, sexuelle, passionnelle et profondément destructrice. Deux êtres abîmés qui semblent se reconnaître immédiatement et qui, pourtant, sont incapables de se sauver l'un l'autre.

Lorsque la prison les sépare, leurs lettres entretiennent cette passion impossible. Et derrière le fait divers, le procès et le débat sur la peine capitale, Le Chant du bourreau devient aussi une terrible histoire d'amour. Une histoire dont on sait presque immédiatement qu'elle ne peut pas bien finir.

C'est sans doute ce qui m'avait le plus impressionné lors de cette première lecture : malgré ses quelque 1 300 pages, je n'avais jamais eu l'impression de lire un livre interminable.

Au contraire.

Une fois entré dans cette histoire, il devient extrêmement difficile d'en sortir. Les pages s'accumulent, les personnages apparaissent, les destins s'entrecroisent et l'échéance approche inexorablement. Car nous savons comment tout cela va finir. Gary Gilmore sera exécuté par un peloton d'exécution le 17 janvier 1977, douze jours avant ma naissance, incroyable non ?

Et pourtant, on continue à lire comme si quelque chose pouvait encore empêcher l'inévitable.

Les derniers chapitres consacrés à son exécution, puis à ce qui suit sa mort et à sa crémation, restent pour moi parmi les passages les plus puissants du livre. Après avoir passé autant de temps avec Gilmore et tous ceux qui gravitent autour de lui, cette mort n'est plus une simple information historique. Mailer nous a obligés à regarder l'homme marcher jusqu'au bout du chemin qu'il a lui-même choisi.

Le Chant du bourreau est donc bien davantage qu'un roman criminel. C'est à la fois une fresque sociale, un récit politique, une réflexion sur la peine capitale, une histoire d'amour tragique, une plongée dans l'Amérique des années 1970 et une formidable étude de la nature humaine.

Ce roman a d'ailleurs occupé une place suffisamment particulière dans ma vie de lecteur pour que, des années plus tard, je cherche à prolonger cette histoire au-delà du livre. J'ai ainsi entretenu quelque temps une correspondance avec Mikal Gilmore, le frère de Gary, lui-même écrivain et journaliste. Une manière assez incroyable, finalement, de créer un lien avec cette histoire et cette famille qui m'avaient tant marqué lors de ma première lecture.

Et peut-être est-ce cela que je retiens surtout aujourd'hui.

Ce livre avait attendu des années chez mes parents avant que je me décide enfin à l'ouvrir. Il aurait pu continuer à dormir là encore longtemps. Mais une fois ouvert, il m'a fait découvrir quelque chose que je ne connaissais pas encore vraiment : le plaisir de disparaître pendant des centaines et des centaines de pages dans une histoire immense.

Mon premier grand roman.

Et certainement pas un livre que l'on referme tout à fait.



Gary Gilmore


Nicole Baker-Gilmore




vendredi 21 août 2026

Robinson Crusoé de Daniel Defoe par Vincent Vallée.

 



Je termine ce classique jeunesse ultra connu pour son histoire et pour ce qui est parfois notre rêve : vivre sur une île déserte et paradisiaque.

Cependant, la lecture du roman m'a apporté un autre éclairage sur cette histoire que je connaissais finalement assez mal. Force est de constater que les différents films, tels que "Les Robinsons des mers du Sud" de Disney ou encore "Seul au monde" avec Tom Hanks, sont des œuvres fortement inspirées du roman.

En effet, Robinson Crusoé, c'est l'histoire d'un jeune homme qui n'écoute pas son père ni ses recommandations et qui part à l'aventure. C'est lors d'un voyage vers la Guinée que son bateau fait les frais d'une tempête mémorable, laquelle lui laissera la vie sauve, mais le condamnera à un exil de vingt-huit années. Le début est un peu long et fastidieux à lire et, lorsque l'on découvre plus tard comment Robinson organise sa survie sur l'île, on se dit que tout homme pourrait survivre dans les mêmes conditions.

Il faut toutefois rappeler que Robinson n'arrive pas sur une île avec rien : l'épave de son bateau n'est pas loin et il va y récupérer moult vivres, outils, armes, tissus, ainsi qu'un chien et un chat, entre autres. Ce détail m'a immédiatement fait penser au film de Disney.

J'ai également toujours cru que Robinson s'était construit une cabane, une maison. En réalité, il vit dans une caverne (comme Tom Hanks dans "Seul au monde"), qu'il améliore, aménage et barricade afin de se protéger d'éventuels ennemis. J'admire cet aspect du roman, la survie, la débrouillardise de Robinson.

En parlant d'ennemis, ce n'est qu'après plus de vingt ans que Robinson fait la connaissance de Vendredi, un jeune homme cannibale qu'il sauve d'une mort certaine et qu'il va « apprivoiser » – désolé du terme, mais il convient ici – puis civiliser. C'est à partir de l'arrivée de Vendredi que, selon moi, le récit part un peu en cacahuète, parce que l'île de Robinson, où durant plus de vingt-cinq ans il survit, chasse, apprend à fabriquer des meubles, cultive, élève avec ingéniosité des chèvres, fait du fromage et du beurre, devient soudain une véritable escale pour les cannibales et autres marins qui viennent s'y échouer... Robinson et Vendredi se comportent alors en guerriers, affrontent ces visiteurs assassins et recrutent au passage des hommes à leur service : un, puis deux, puis six, etc. Voilà Robinson dirigeant son île et une véritable presque petite armada.

Bon, voilà... Je m'attendais en réalité à une autre histoire, plus réaliste. Mais il ne faut pas oublier qu'il s'agit d'un roman publié en 1719. Daniel Defoe s'est inspiré d'un fait divers de son époque concernant Alexander Selkirk, un marin écossais qui, à la suite d'un conflit avec le capitaine de son navire, demanda à être débarqué sur une île déserte de l'archipel Juan Fernández, au large du Chili. Il pensait qu'un autre navire passerait rapidement... mais il y resta plus de quatre ans.

Comme Robinson, il dut construire un abri, chasser, apprivoiser son environnement et vivre dans une solitude extrême.

Ce fut une lecture plaisante, mais le côté disproportionné de certains événements m'a un peu dérangé. La longueur du récit et le défilé de cannibales et de marins dans la dernière partie m'ont paru quelque peu exagérés. Nous sommes aussi un peu formatés par le cinéma. Comme quoi, il vaut parfois mieux lire le roman avant de regarder les films qui s'en inspirent.








dimanche 16 août 2026

Une enfance, c'est éphémère. De Vincent Vallée






Une enfance, c'est éphémère, oui ça passe furtivement et c'est donc précieux.

Un enfant ne garde son insouciance que quelques années, si peu d'années...

Les lui voler, les lui ôter, c'est pire que tout, car c'est voler une vie entière, la détruire, la défigurer. Peu importe le mal que l'on lui fera, ce mal-là restera sa vie durant. Comme une plaie mal soignée, une cicatrice qui se rappellera à lui, encore et toujours.

Un enfant, c'est un phare pour lui-même, pour son futur. C'est la base de tout être humain, c'est vers cette lumière que tout homme se tournera régulièrement pour s'orienter, se réchauffer le cœur, pour se cajoler l'âme s'il souffre, s'il vit une épreuve.

Alors oui, blesser une enfance, c'est empêcher un homme de se cajoler plus tard, c'est le condamner à vivre une vie de souffrance sans possibilité de se rassurer, de se tourner vers l'enfant qu'il fut puisque, lorsqu'il le voit, lui aussi souffre...

L'enfance, c'est une lumière, une boussole dans cette forêt de la vie où, si l'on n'y prend garde, on s'égare, au risque de ne jamais SE retrouver...


dimanche 2 août 2026

L'homme qui plantait des arbres de Jean Giono par Vincent Vallée

 



Je viens de terminer la lecture de ce conte. C'était forcément court, mais il faut parvenir à captiver le lecteur avec un texte bref, et Giono y parvient très bien.

Ce conte est plus que jamais d'actualité, malheureusement... Un jeune homme qui se promène dans les collines du sud de la France rencontre un homme complètement isolé, dans une région oubliée. Cet homme vit seul et il est berger. Il passe également son temps libre à ramasser des glands qu'il trie, après les avoir soigneusement sélectionnés, puis les fait tremper une nuit entière, toujours par cent.

Le lendemain, il conduit son troupeau et, à l'aide d'un bâton, plante les glands qui, les années passant, deviennent des chênes et d'autres arbres.

C'est ainsi que, deux guerres plus tard, cet endroit perdu et isolé s'est peuplé d'une végétation luxuriante. Des cours d'eau ont également pris naissance, irriguant de nouveaux villages peuplés de nouveaux habitants. Car, sur Terre, nous ne sommes que des locataires.

C'est une fable, certes. L'homme n'a jamais existé, les villages non plus. Mais c'est la vie qu'offre la nature qui conduit les hommes à construire, à s'installer, à donner naissance à un village. Puis, comme l'homme est bête et égoïste, il continue de construire, d'agrandir, ne se contentant jamais de ce qu'il possède. Alors il abat un, deux, trois arbres. Il oublie aussi la fragilité de ce qui donne sans rien demander, cette nature qui l'a amené à vivre en son cœur. Le voilà qui ratiboise, construit et assèche son coin douillet qui, un malheureux jour, à cause d'un mégot de cigarette mal éteint ou d'un barbecue mal maîtrisé, paie une nouvelle fois le prix de l'égoïsme humain. Un feu survient, puis un autre, ils s'agrandissent, deviennent impossibles à maîtriser, et voilà des décennies de végétation qui partent en fumée. L'homme finit ainsi par se chasser lui-même du lieu de vie qu'il avait autrefois choisi pour son attrait naturel, luxuriant, boisé, frais et généreux.

Un conte plus que jamais d'actualité, alors qu'une partie de la France, parmi les plus belles, mais aussi d'autres pays, part en fumée.

Lisez ce conte, mais surtout, donnez-le à lire aux enfants. Eux pourront peut-être devenir comme le berger de Giono, planter des arbres, faire naître des forêts et ranimer la vie...

N'oublions pas l'illustrateur de ce conte :

Olivier DESVAUX


Olivier Desvaux est né le 12 mai 1982 à Rouen (France). 

Après une année en arts appliqués à l’école Estienne à Paris, Olivier entre à l’Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs de Paris. Il sort diplômé en 2006. 

Olivier est membre de la Fondation Taylor.

Olivier est nommé en 2018, Peintre Officiel de la Marine.









mardi 28 juillet 2026

Le tour du monde en 80 jours de Jules Verne par Vincent Vallée

 



Dans ma quête de lectures jeunesse de rattrapage, j'ai enfin lu Le Tour du monde en quatre-vingts jours de Jules Verne.

Précisons d'abord que j'ai toujours admiré cet écrivain, visionnaire et doté d'une plume jamais égalée à mes yeux.

J'ai commencé à le découvrir avec Voyage au centre de la terre, j'ai poursuivi avec Vingt mille lieues sous les mers  mon dernier en date est L'île mystérieuse. Mais j'oubliais... De la terre à la lune bien entendu.
Ce qui s'est avéré, à la lecture de ces romans, c'est l'esprit d'aventure de Verne, son imagination, sa vision d'un futur qui s'est révélée réaliste. Est-ce lui qui a vu ces choses par avance ou nous qui nous sommes inspirés de ses récits pour inventer le sous-marin, l'Albatros (l'hélicoptère), l'obus spatial (ancêtre des engins spatiaux), le téléphote (le fax), la visioconférence, etc. ?


Oui, Verne a bel et bien imaginé ces révolutions bien connues en 2026.

Je suis toujours demeuré sous le charme et interloqué par son talent, ses récits captivants. Avec Verne, on effectue un véritable voyage à chaque roman.

Pour Le Tour du monde en quatre-vingts jours, j'ai d'ailleurs utilisé trois moyens de lecture : le bon vieux roman (version intégrale), la liseuse (Kindle), mais aussi le livre audio (Spotify). Mais oui ! 
Bon sang, vous qui levez les yeux au ciel en lisant : « livre audio »... Verne, lui, me regarde de là-haut et veut sortir de sa tombe, comme le suggère celle-ci (allez voir des clichés de sa tombe), pour venir me serrer la main tant il apprécierait mon audace ! Prenez-en de la graine !

Mais, car un beau jour il nous faut un « mais » quelque part, ce dernier roman de Verne, j'ai eu du mal à y entrer. Pourquoi tant d'éloges alors ? Je vous explique :

Nous allons découvrir Phileas Fogg, gentleman anglais, richissime et amateur de whist en bonne société, société mondaine faut-il le préciser, et tout aussi riche que lui, faut-il le préciser également. Puis aussi Passepartout, mon personnage préféré, nouveau serviteur de ce cher Phileas, Français de nationalité et surtout de caractère, car il aime râler, se démarquer à tout prix. Il est surtout dévoué et de bonne compagnie, même s'il sera l'objet de bien des déconvenues lors de ce tour du monde.

Ce tour du monde, donc, est le fruit d'un simple pari relevé par M. Fogg, qui mise 20 000 livres sur sa capacité à effectuer ledit tour du monde dans le délai de quatre-vingts jours ! Pari impossible à remporter à l'époque et pourtant, Phileas Fogg, accompagné de Passepartout et une jolie indienne, va s'y atteler.

Ce qui m'a donc un peu ennuyé, c'est le caractère très anglais et, donc, dépourvu de nuances, de charisme, de colère, d'humeur, de notre cher Phileas. Il traverse ce roman sur un ton monocorde qui aurait presque tendance à m'endormir, alors qu'un tour du monde devrait être palpitant.

Ensuite vient l'esprit parfois un peu facile du défi, car on anticipe assez vite la manière dont ce cher Fogg va sortir d'une impasse ou franchir une barrière qui se dresse devant lui : l'argent. Comme il n'en manque pas, cela résout toujours tout, et c'est parfois un peu trop « téléphoné », si je puis dire, même pour l'époque du récit.

Cependant, le roman reste palpitant. L'aventure est bien présente malgré ces quelques facilités pécuniaires. Sans oublier la fin, liée à la célèbre montre de Passepartout qui, tout au long du voyage, aura refusé de régler cette dernière sur l'heure des pays visités... Vous comprendrez vite.

Je dirais donc que le dernier quart du roman a rattrapé le reste, mais que, bien entendu, ce n'est pas mon Verne favori. Il reste cependant, à mes yeux, un génie du roman jeunesse. 
Un roman jeunesse qui ne vieillit pas, comme tout ce qu'il a écrit, d'ailleurs !

mardi 21 juillet 2026

N'être plus JE de Amadeo Grilli par Vincent Vallée






Il est des livres qui se lisent, et d'autres qui se ressentent. N'être plus JE appartient sans conteste à cette seconde catégorie.

Dès les premières pages, j'ai compris que je n'étais pas face à un simple recueil de textes, mais devant une confession à ciel ouvert. L'auteur ne cherche ni à impressionner ni à convaincre. Il ose simplement se montrer tel qu'il est, avec ses blessures, ses doutes, son rapport complexe à son corps et cette quête incessante de soi.

Le titre, N'être plus JE, pourrait laisser croire à une volonté de s'effacer. Je l'ai plutôt perçu comme le désir de se libérer de ce « je » qui enferme : celui façonné par le regard des autres, par les injonctions, les peurs et les fausses certitudes. Une invitation à déposer les masques pour laisser émerger quelque chose de plus authentique.

Les poèmes oscillent entre douleur et espoir. Certains m'ont semblé presque étouffants tant ils traduisent le poids de la souffrance intérieure, tandis que d'autres ouvrent progressivement une fenêtre vers l'acceptation et la reconstruction. Cette évolution donne au recueil une véritable cohérence : on accompagne l'auteur dans un cheminement, plus que dans une simple succession de textes.

J'ai également apprécié l'absence de provocation gratuite. Les thèmes abordés, parfois intimes, sont traités avec pudeur et sincérité. Au-delà de l'identité ou du rapport au corps, c'est finalement de liberté qu'il est question : celle d'exister sans avoir à correspondre aux attentes des autres.

Ce qui m'a particulièrement touché, c'est cette sensibilité qui m'a parfois rappelé Arthur Rimbaud. Je ne prétends pas établir une comparaison littéraire, mais j'y ai retrouvé une manière de sonder les profondeurs de l'être, de faire dialoguer la douleur, le corps et l'identité dans une poésie où l'émotion prend souvent le pas sur le récit. Amoureux de Rimbaud, qui est pour moi un guide et un compagnon de plusieurs de mes romans, je n'ai pu rester insensible à cette résonance.

N'être plus JE n'est pas un livre que l'on referme en disant simplement « j'ai aimé ». C'est un ouvrage qui pousse à l'introspection, qui interroge notre propre regard sur nous-mêmes et sur les autres. Une lecture sensible, courageuse et profondément humaine, qui mérite d'être découverte pour ce qu'elle est avant tout : une parole sincère offerte au lecteur.




samedi 18 juillet 2026

Chez mémère. Par Vincent Vallée.

Chez mémère


Assis dans le canapé, le gamin regarde Maya l'Abeille.

Dehors, il fait chaud. Les routes sont désertes, le bitume sent, transpire...

Lorsqu'on regarde au loin, l'image se trouble sous l'effet de la chaleur, elle ondule. Oui, le cagnard tape dur, tout vacille dans un silence assourdissant...

Avec mes parents, on part pour la gare dans cette ambiance lourde, pesante, suante...

On en franchit la double porte brinquebalante en bois. Ils sont là, mes interdits, ces fameuses boules de gomme qui colorent les doigts. Mais non, je ne peux pas... En plus, il me faudrait cinq francs...

C'est le chemin d'un souvenir d'enfance...

Quelques instants fugaces d'une mémoire qui passe, de ces moments importants que sont ceux d'autrefois. Au final, c'est toujours vers eux que je repars, en pensée... Sans racines, on ne tient pas debout. Ce doit être ça, l'explication : Il faut rester debout à tout prix.

Je revois son sourire, la pièce où elle passait des heures, soit à cuisiner, soit à regarder la télévision, puis, lorsque nous étions là, à nous servir à boire, découper les demi tartes ou encore garnir des sandwichs pour le souper.

Il y a des odeurs qui ne nous fuient pas, des images qui nous collent à la peau, des sons qui nous rendent sourds au point de figer nos regards dans le vide abyssal de la nostalgie qui s'empare d'un corps tout entier et qui s'éternise, comme cette phrase que j'écris sans pouvoir m'arrêter, car elle coule seule et s'empare, elle aussi, de moi, ne veut pas me quitter... Ouf, elle s'essouffle.

Je revois mémère arriver à la maison avec du beurre, des œufs et des « piquantes », comme elle disait, ces bonbons allongés emballés dans du plastique bleu. Je l'entends dire, devant notre télévision, qu'elle est belle, l'image, chez nous, qu'elle fonctionne bien, la télé... C'est juste que c'était une autre télévision que la sienne, mais elle aimait nous faire un compliment.

Chez elle, je revois ses remises emplies de stocks en tous genres, y compris de denrées périmées, la faute à la guerre, disait-elle. Il y avait le clapier à lapins et ces petites cellules dans lesquelles je cherchais un bébé lapin pour le caresser ; les autres étaient trop grands, trop vifs pour l'enfant que j'étais.

Je revois, dans le fond du clapier, l'espace abritant les poules lors des mauvais jours et pour y pondre. C'était si astucieux d'avoir fait communiquer le poulailler avec la remise des lapins. Je revois l'énorme pied de rhubarbe planté près du tas de fumier, le potager entretenu et garni, le prunier, le pommier et la vaste prairie qui continuait derrière, à perte de vue pour le petit gars que j'étais...

Une foule d'autres souvenirs me reviennent quand je pense à elle, bien sûr. La véranda, un luxe qu'elle s'était offert, qui contrastait avec les WC, lesquels étaient, eux aussi, dehors. La pompe à eau. Les chats, dont un qui avait perdu un œil et qui me faisait peur, nourris au lait dans lequel elle faisait tremper du pain. La remise avec ses énormes fûts emplis de graines pour les poules et de granulés pour les lapins. Ce grand meuble sur lequel il fallait grimper pour atteindre une échelle conduisant à une sorte de grenier que je n'ai jamais osé explorer... J'aurais dû.

Je me souviens aussi de cette manie de mémère qui gardait tous les programmes télé pour mon plus grand bonheur. J'étais — et je suis toujours — un grand fan de Stallone, et je collectionnais toutes les coupures le concernant. Alors, dans les programmes télé de ma grand-mère, j'en trouvais à foison.

Je revois cette petite fenêtre, mal placée, qui donnait sur la chambre où était mort mon grand-père, que je n'ai pas connu. Le lit était toujours là, entouré d'énormes tableaux représentant des scènes bibliques, profondément catholiques. Il y avait aussi la vieille machine à coudre, l'énorme garde-robe, les meubles dissimulés dans le mur derrière une porte, la pièce d'entrée, la plus belle, celle où l'on plaçait les beaux meubles pour impressionner les visiteurs. Ce n'était ni de la prétention ni du faux-semblant chez ma grand-mère, c'était une coutume chez les personnes modestes. Ou plutôt, une habitude.

Elle n'était pas très démonstrative avec moi, mémère. C'était sa pudeur, un éloignement imposé par la force des choses...

Il y avait aussi ces réunions de famille, trop rares. Mes tantes, mes oncles, mes cousines et cousins. C'était autour d'elle que l'on se retrouvait, que l'on riait, que l'on mangeait et que l'on buvait des limonades et du café fort. Tout se terminait par des parties de cartes entre mon père et mes oncles, bien trop bruyantes.

Ce n'est qu'à ces rares occasions que je pouvais revoir mes cousines et cousins, ma marraine, ma tante et mes oncles. Je serai honnête : ma tante, paix à son âme, aimait parler de ses bobos, de ses rendez-vous médicaux, mais pas seulement. Elle aimait aussi les jolies tenues, les plantes, et en parlait avec bien plus de plaisir.

Ma marraine était une dame élégante et sans prétention. J'aimais ce compromis. Elle souriait toujours, parlait avec plaisir, riait avec tout le monde et posait sur moi un regard bienveillant, me glissant parfois en cachette une roulade de saucisson de jambon tandis qu'elle préparait les sandwichs pour aider ma grand-mère,  pour que ma mère ne le voie pas. J'aimais ces gestes secrets entre elle et moi.

Un chemin de souvenirs. Un chemin d'enfance qui sent bon l'été, la tarte à la crème légèrement brunie sur le dessus, la confiture maison, le bon café, sans oublier le pain à l'ancienne.

On peut vieillir, avancer dans la vie, mais il y a un retour en arrière qui est toujours édifiant : celui vers l'enfance, vers nos racines. Vous qui me lisez, une fois couché dans le noir et le secret de vos pensées, n'oubliez jamais de revenir un peu en arrière pour y puiser de la force, de la sagesse, de l'émotion. Tous ça rend bien meilleur les lendemains...