samedi 22 août 2026

Le chant du bourreau de Norman Mailer par Vincent Vallée




Il est des livres que l'on achète, d'autres que l'on nous conseille et puis il y a ceux qui nous attendent.

Le Chant du bourreau, de Norman Mailer, appartient pour moi à cette dernière catégorie. Pendant des années, cet énorme pavé a sommeillé chez mes parents. Il était là, quelque part parmi les livres de la maison, imposant avec ses quelque 1 300 pages, attendant simplement que je sois prêt à l'ouvrir. Lorsque je l'ai finalement fait, j'étais loin d'imaginer qu'il deviendrait, mon tout premier grand roman, au sens presque physique du terme : un de ces livres dans lesquels on entre pour longtemps et dont on ressort avec l'impression d'avoir vécu aux côtés de ceux qui le peuplent.

Prix Pulitzer en 1980, Le Chant du bourreau raconte l'histoire vraie de Gary Gilmore, resté célèbre aux États-Unis pour avoir été le premier condamné exécuté après le rétablissement de la peine capitale en 1976.

Mais réduire ce livre à l'histoire d'un condamné à mort serait terriblement réducteur.

Norman Mailer livre ici une œuvre monumentale, à mi-chemin entre le roman, le reportage et le document. Le livre s'inscrit dans ce courant américain que l'on a appelé le "New Journalism" : partir du réel, accumuler les témoignages, les faits et les détails, puis utiliser les armes du romancier pour leur donner chair. Mailer explique d'ailleurs lui-même sa démarche dans la postface : son récit se veut aussi exact que possible, fondé sur les faits, mais raconté comme s'il s'agissait d'un roman.

Et quel roman !

Gary Gilmore a passé une grande partie de son existence enfermé pour des délits commis dès sa jeunesse. Lorsqu'il retrouve enfin la liberté, il tente tant bien que mal de reprendre pied dans une existence ordinaire. Mais l'univers carcéral l'a profondément façonné. Quelques mois seulement après sa libération, il assassine froidement deux hommes au cours de deux vols distincts. Deux crimes absurdes, presque dérisoires dans leurs circonstances, qui vont le conduire une nouvelle fois derrière les barreaux.

Cette fois, pourtant, il n'en sortira plus.

Condamné à mort dans l'Utah, Gilmore prend alors une décision qui va transformer une affaire criminelle en événement national : il refuse de faire appel et réclame lui-même que sa condamnation soit exécutée.

À partir de là, tout s'emballe.

Sa famille, certains de ses avocats, les abolitionnistes, les autorités, les religieux et bientôt les journalistes tentent, pour des raisons parfois radicalement opposées, de s'emparer de son destin. Mais Gilmore s'obstine : puisqu'une société l'a condamné à mourir, alors qu'elle aille jusqu'au bout de sa logique.

C'est probablement là que le personnage devient le plus troublant.

Mailer ne cherche jamais à transformer Gary Gilmore en héros et encore moins à excuser ses crimes. Les deux hommes qu'il a tués étaient innocents et sa culpabilité ne fait aucun doute. Pourtant, au fil des centaines de pages, l'homme refuse obstinément de se laisser enfermer dans la seule image du monstre.

Gilmore est violent, imprévisible, égocentrique et parfois franchement détestable. Mais il est aussi intelligent, cultivé, sensible à l'art et lui-même excellent dessinateur. Il peut susciter le rejet quelques pages après avoir provoqué une étrange forme d'admiration. Et c'est précisément cette contradiction permanente qui rend le personnage aussi fascinant.

Car derrière Gary Gilmore se dessine peu à peu quelque chose de beaucoup plus vaste : l'Amérique des années 1970.

Norman Mailer fait surgir autour de lui une galerie impressionnante de personnages. Parents, amis, policiers, avocats, journalistes, voisins, militants, religieux, producteurs... Certains ne traversent le récit que durant quelques pages, d'autres nous accompagnent pendant des centaines. Chacun possède pourtant son histoire, ses failles et ses raisons d'agir.

À travers eux apparaît une Amérique profonde faite de petites villes, de gens modestes, de paumés, de croyants, d'opportunistes, de rêveurs et de laissés-pour-compte. Une Amérique où pèse également l'influence de la communauté mormone de l'Utah et de ses valeurs profondément conservatrices.

Puis arrive le cirque.

Parce qu'un homme condamné à mort qui réclame son exécution devient évidemment une formidable histoire médiatique.

Journalistes, télévision, producteurs et hommes d'affaires s'engouffrent dans l'affaire. On négocie les lettres de Gilmore, son histoire, les droits pour Hollywood. Le condamné devient progressivement une célébrité nationale depuis sa cellule et comprend lui-même très vite le pouvoir que lui confère cette soudaine notoriété.

Mailer observe cette gigantesque pantomime avec une ironie souvent féroce. Une société qui s'interroge officiellement sur la moralité de l'exécution d'un homme se montre parallèlement parfaitement capable de transformer cette mort annoncée en spectacle et en marchandise.

Et au milieu de tout cela se trouve Nicole Baker.

Elle n'a que dix-neuf ans lorsque Gary la rencontre peu avant les meurtres. Leur relation est chaotique, violente, sexuelle, passionnelle et profondément destructrice. Deux êtres abîmés qui semblent se reconnaître immédiatement et qui, pourtant, sont incapables de se sauver l'un l'autre.

Lorsque la prison les sépare, leurs lettres entretiennent cette passion impossible. Et derrière le fait divers, le procès et le débat sur la peine capitale, Le Chant du bourreau devient aussi une terrible histoire d'amour. Une histoire dont on sait presque immédiatement qu'elle ne peut pas bien finir.

C'est sans doute ce qui m'avait le plus impressionné lors de cette première lecture : malgré ses quelque 1 300 pages, je n'avais jamais eu l'impression de lire un livre interminable.

Au contraire.

Une fois entré dans cette histoire, il devient extrêmement difficile d'en sortir. Les pages s'accumulent, les personnages apparaissent, les destins s'entrecroisent et l'échéance approche inexorablement. Car nous savons comment tout cela va finir. Gary Gilmore sera exécuté par un peloton d'exécution le 17 janvier 1977, douze jours avant ma naissance, incroyable non ?

Et pourtant, on continue à lire comme si quelque chose pouvait encore empêcher l'inévitable.

Les derniers chapitres consacrés à son exécution, puis à ce qui suit sa mort et à sa crémation, restent pour moi parmi les passages les plus puissants du livre. Après avoir passé autant de temps avec Gilmore et tous ceux qui gravitent autour de lui, cette mort n'est plus une simple information historique. Mailer nous a obligés à regarder l'homme marcher jusqu'au bout du chemin qu'il a lui-même choisi.

Le Chant du bourreau est donc bien davantage qu'un roman criminel. C'est à la fois une fresque sociale, un récit politique, une réflexion sur la peine capitale, une histoire d'amour tragique, une plongée dans l'Amérique des années 1970 et une formidable étude de la nature humaine.

Ce roman a d'ailleurs occupé une place suffisamment particulière dans ma vie de lecteur pour que, des années plus tard, je cherche à prolonger cette histoire au-delà du livre. J'ai ainsi entretenu quelque temps une correspondance avec Mikal Gilmore, le frère de Gary, lui-même écrivain et journaliste. Une manière assez incroyable, finalement, de créer un lien avec cette histoire et cette famille qui m'avaient tant marqué lors de ma première lecture.

Et peut-être est-ce cela que je retiens surtout aujourd'hui.

Ce livre avait attendu des années chez mes parents avant que je me décide enfin à l'ouvrir. Il aurait pu continuer à dormir là encore longtemps. Mais une fois ouvert, il m'a fait découvrir quelque chose que je ne connaissais pas encore vraiment : le plaisir de disparaître pendant des centaines et des centaines de pages dans une histoire immense.

Mon premier grand roman.

Et certainement pas un livre que l'on referme tout à fait.



Gary Gilmore


Nicole Baker-Gilmore




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